Chapitre 1

 

La nuit qu’il avait choisie des mois auparavant, Malacar Miles traversa la rue Numéro Sept et passa sous le fluoro-globe qu’il avait endommagé la veille.

Aucune des trois lunes de Blanchen n’apparaissait au-dessus de l’horizon. Le ciel était légèrement couvert et les rares étoiles visibles scintillaient faiblement, ternes et minuscules.

D’un coup d’œil, il s’assura que la rue était vide et aspira tout en marchant une nouvelle bouffée de compensateur respiratoire. Il portait une combinaison noire munie de poches en fente et d’une fermeture scello-statique sur le devant. En traversant, il enfonça ses mains dans ses poches et vérifia qu’il avait librement accès aux side-pacs. Comme il s’était teint le corps tout entier en noir trois jours auparavant, il restait presque invisible tandis qu’il se déplaçait parmi les ombres.

Derrière lui, postée sur le toit du bâtiment qui dominait la rue Numéro Sept, Shind était assise, boule de fourrure de soixante centimètres de diamètre parfaitement immobile, les yeux grands ouverts.

Avant d’avancer jusqu’à l’Entrée du Personnel Numéro Quatre, il repéra trois points clés dans le mur en durrilite et neutralisa leurs systèmes d’alarme sans briser les circuits. La porte de l’Entrée Numéro Quatre le retarda davantage, mais moins d’un quart d’heure plus tard il se trouvait dans la place. L’obscurité était totale à l’intérieur du bâtiment.

Après avoir mis des lunettes et allumé sa lampe-torche spéciale, il se remit en marche et traversa des salles où s’entassaient des appareils identiques. Au cours des derniers mois, il s’était exercé à démonter et à remonter les diverses parties de cet appareil.

— Un gardien humain est en train de passer devant le bâtiment.

— Merci, Shind.

Au bout d’un moment :

— Il s’engage dans la rue que vous avez empruntée.

— Avertis-moi s’il fait quelque chose qui te semble anormal.

— Il se contente d’avancer en éclairant les zones d’ombre avec sa torche.

— Dis-moi s’il s’arrête à l’un des endroits où je me suis arrêté avant d’entrer.

— Il est passé devant le premier.

— Bien.

— Il vient de passer devant le second.

— Parfait.

Malacar souleva le couvercle de protection de l’un des appareils et démonta une pièce de la taille de deux poings fermés.

— Il s’est arrêté devant l’entrée. Il s’assure que la porte est bien verrouillée.

Il se mit en devoir de la remplacer par une pièce d’apparence identique qu’il avait apportée avec lui, et ne s’interrompit que pour aspirer de temps à autre une bouffée de gaz de son aérosol.

— Il s’éloigne à présent.

— Très bien.

Il acheva de remonter la pièce, puis replaça le carter et le revissa sur l’appareil.

— Préviens-moi lorsqu’il sera hors de vue.

— Entendu.

Il regagna l’Entrée du personnel Numéro Quatre.

— Il est parti.

Malacar Miles quitta alors les lieux en ne s’arrêtant qu’à divers points clés pour effacer toute trace de son passage.

Trois pâtés de maisons plus loin, il s’arrêta à un carrefour et regarda dans toutes les directions. Une soudaine zébrure rouge dans le ciel annonça l’arrivée d’un autre vaisseau de transport il ne pouvait aller plus loin.

Blanchen n’était pas un monde comme les autres. Tant que Malacar restait dans les limites du complexe formant un carré de douze bâtiments de côté et ne déclenchait aucun des systèmes d’alarme équipant les immeubles sans fenêtres en durrilite, il courait relativement peu de risques d’être repéré. Toutefois, chaque complexe était placé sous la surveillance de plusieurs gardiens vivants et protégé par des patrouilles volantes de robots qui couvraient un secteur plus vaste : c’est pourquoi il restait dans l’ombre. Il évitait autant que possible les fluoro-globes qui surmontaient chaque bâtiment et dont la lumière servait à guider les appareils volant de nuit à basse altitude et à permettre aux gardiens de s’orienter.

N’ayant rien aperçu de suspect au carrefour, il fit demi-tour et gagna le lieu de rendez-vous situé à l’intérieur du complexe.

— À votre droite. Deux pâtés de maisons devant vous et un de côté. Une voiture mécanique. Elle emprunte une rue transversale. Tournez à droite.

— Merci.

Il bifurqua vers la droite en prenant soin de noter chaque changement de direction.

— Le véhicule est loin à présent.

— Parfait.

Il rebroussa chemin en apercevant un gardien, parcourut la longueur d’un pâté de maisons, tourna à angle droit et passa devant trois autres pâtés de maisons. Il s’arrêta net en entendant le bruit d’un appareil volant.

— Où est-il ?

— Restez où vous êtes. Ils ne peuvent pas vous voir pour le moment.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un petit rase-mottes. Il est venu du nord à grande vitesse. Il ralentit. Il vient de s’immobiliser au-dessus de la rue où vous vous êtes livré à vos récentes activités.

— Aïe, aïe.

— Il descend.

Malacar consulta le chrono qu’il portait au poignet gauche et réprima un gémissement. Il palpa les diverses armes qu’il portait à travers l’étoffe de sa combinaison.

— Il s’est posé.

Malacar attendit. Au bout d’un moment :

— Deux hommes sont sortis du véhicule. Il semble qu’ils en aient été les seuls passagers. Un gardien s’avance à leur rencontre.

— D’où vient-il ? Du bâtiment ?

— Non. De la rue d’en face. On aurait dit qu’il les attendait. Ils se parlent à présent. Le gardien hausse les épaules.

Malacar sentit son cœur battre la chamade et chercha à contrôler sa respiration afin de ne pas s’hyperventiler dans l’atmosphère inhabituelle de Blanchen. Il aspira une nouvelle bouffée de son aérosol et sursauta lorsque deux vaisseaux de transport rayèrent le ciel presque simultanément, l’un filant vers le sud-est, l’autre vers l’ouest.

— Les deux hommes remontent à bord de leur véhicule.

— Et le gardien ?

— Il reste là à les regarder.

Il compta vingt-trois battements de cœur.

— À présent, le véhicule s’élève très lentement. Il se rapproche de la façade du bâtiment.

Malgré la fraîcheur de la nuit, Malacar sentit la sueur perler sur son front large et sombre. Il l’essuya du bord de l’index.

— Ils font du surplace. À présent ils semblent déployer une certaine activité. Je ne puis déterminer en quoi elle consiste. Il fait trop sombre. Voilà ! Ils ont remplacé le globe que vous avez endommagé. Maintenant ils s’élèvent de nouveau. Le gardien leur fait un signe de la main. Ils repartent dans la direction d’où ils sont venus.

Le corps massif de Malacar fut secoué de soubresauts. Il riait.

Puis il commença à regagner lentement le lieu de rendez-vous – un lieu qu’il avait choisi avec soin, car Blanchen n’était pas un monde comme les autres.

Outre les gardiens et les systèmes d’alarme, il y avait des réseaux de surveillance aérienne à diverses altitudes. La veille, son véhicule les avait neutralisés avec succès en descendant, et avait sans doute fait de même en repartant. Il consulta son chrono et aspira une nouvelle bouffée de gaz purifiant il n’avait pas pris la peine de suivre un stage d’accoutumance au mélange gazeux de Blanchen, stage dont les gardiens, les ouvriers et les techniciens qui y vivaient en permanence ne pouvaient se passer.

Moins de quarante minutes…

Blanchen n’avait ni océans, ni lacs, ni fleuves, ni ruisseaux. Il ne restait pas une trace de vie indigène – seulement une atmosphère pour témoigner du fait que quelque chose, jadis, avait existé à la surface de la planète. Plus récemment, on avait envisagé un moment de faire appel à un astro-paysagiste pour qu’il donne une forme plus vivable à l’ensemble. Mais le projet avait été abandonné pour deux raisons : d’une part, son coût élevé, et d’autre part, le fait qu’on avait trouvé à Blanchen une autre fonction que celle de servir simplement de planète à usage d’habitation. Un consortium d’industriels et d’armateurs avait fait remarquer qu’avec la sécheresse de ses sols et les qualités préservatrices de son atmosphère Blanchen semblait toute désignée pour être transformée en un immense entrepôt. Ils proposèrent aux découvreurs de devenir des associés à part entière dans l’entreprise et s’offrirent quant à eux à équiper la planète en hommes et en matériels. Ces conditions, ayant été jugées acceptables, furent acceptées et mises à exécution.

Blanchen ressemblait à présent à un ananas en durrilite nanti de millions d’yeux. Des milliers de cargos interstellaires tournaient en permanence autour de la planète pendant que des vaisseaux de transport faisaient la navette entre eux et les centaines de milliers de quais et d’entrepôts, chargeant et déchargeant les marchandises. Suivant les variations dans la production industrielle et dans la demande des mondes consommateurs, un quai, un secteur ou un complexe particulier pouvaient connaître une activité fébrile ou intermittente, ou bien encore être rarement utilisés. Les équipes au sol se déplaçaient au gré de ces variations d’activité. Les hommes étaient bien payés, et leurs conditions de vie pouvaient se comparer à celles de militaires en temps de paix. Mais tandis que dans le cas d’un entrepôt qui dessert le monde sur lequel il est installé, c’est la place qui coûte cher et qu’on perd de l’argent en y stockant trop longtemps les marchandises, dans le cas de Blanchen, c’était le transport de ces marchandises sur des distances interstellaires qui se révélait extrêmement onéreux.

C’est ainsi que des marchandises peu demandées pouvaient rester en dépôt pendant des années, voire des siècles. Le bâtiment que Malacar avait visité n’avait été le théâtre d’aucune activité depuis près de deux mois terrestres. Il le savait et s’était attendu à ne rencontrer que peu de difficultés – à condition, évidemment, que l’accord dont il avait eu connaissance n’eut pas été conclu plus tôt que prévu.

Compte tenu des centres de contrôle submergés et du système anti-détection dont était équipé son minuscule vaisseau particulier, le Persée, il avait estimé ne pas prendre un trop grand risque personnel en quittant les NADYA et en faisant une incursion dans le territoire des Ligues Combinées pour aller se poser sur Blanchen. S’ils le trouvaient et le tuaient, ce raisonnement se révélerait faux. S’ils le trouvaient et le capturaient, ou acceptaient sa reddition sans conditions, ils n’auraient pas d’autre choix que de le renvoyer chez lui. Mais ils le soumettraient d’abord à un interrogatoire en règle, avec drogues à la clé, pour tâcher de savoir ce qu’il avait fait, et le défaire.

Mais s’ils ne le trouvaient pas à temps… Il rit sous cape.

… L’oiseau aurait encore frappé, sectionnant un autre petit ver.

Son chrono lui donnait entre quinze et vingt minutes.

— Où es-tu, Shind ?

— Juste au-dessus de vous, à monter la garde.

— Ce coup-ci, Shind, devrait être un coup de maître.

— C’est probable, si j’en juge d’après la description que vous m’en avez faite.

Trois vaisseaux de transport passèrent comme un éclair au-dessus d’eux, filant vers l’est. Malacar les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils eussent disparu à l’horizon.

— Vous êtes fatigué, mon Commandant, dit Shind, revenant à un formalisme depuis longtemps abandonné.

— Fatigue nerveuse, lieutenant, rien de plus. Et toi ?

— Il y a de cela. C’est évidemment le son de mon frère qui me préoccupe plus que toute autre chose.

— Il est en sécurité.

— Je sais. Mais il oubliera les assurances que nous lui avons données. Il commencera par souffrir de la solitude, puis il prendra peur.

— Il ne lui arrivera rien, et nous serons de nouveau réunis sous peu.

Comme il n’y eut aucune réponse, Malacar aspira une bouffée de gaz purifiant et s’installa dans l’attente.

Il somnolait (depuis combien de temps ?) lorsque Shind le tira de sa torpeur :

— Il arrive ! Le voilà ! Il arrive !

Il s’étira en souriant et leva les yeux, non sans savoir qu’il n’apercevrait que dans quelques moments ce que les yeux de Shind avaient déjà décelé dans l’obscurité.

Il descendit du ciel comme une araignée et s’immobilisa à quelques mètres du sol comme un sinistre char de carnaval suspendu dans le vide. Il resta quelques instants au-dessus de lui tandis que Shind montait à bord, puis descendit encore un peu et abaissa son vérin de coupée. Malacar l’empoigna, s’y appuya de tout son poids, et, passant devant le masque de la Méduse au sourire de Joconde qu’il avait lui-même peint sur ses flancs, fut attiré dans le ventre du Persée. Il rêvait de serpents, mais pour l’heure se contenterait de vers.

Il cracha par la coupée juste avant que l’écoutille se referme, atteignant le mur du bâtiment qu’il surplombait.

 

Heidel von Hymack regarda ses compagnons mourir sur la route d’Italbar. Ils avaient été neuf – tous volontaires – à vouloir l’escorter à travers la forêt tropicale de Cleech jusqu’à la ville montagnarde d’Italbar, où on avait besoin de lui. Italbar, distante de plus de mille cinq cents kilomètres du port interplanétaire. Il avait emprunté un aéro-mobile pour s’y rendre, mais une panne mécanique l’avait contraint à se poser, et il avait expliqué sa situation à des villageois de la vallée du Bart qui l’avaient rencontré alors qu’ils marchaient vers l’ouest. À présent il n’y avait plus que cinq survivants sur les neuf hommes qui avaient tenu à l’accompagner malgré ses protestations. L’un d’entre eux transpirait anormalement et un autre toussait périodiquement.

Heidel passa sa main dans sa barbe blond-roux et continua d’avancer, ses bottes noires se frayant méthodiquement un passage à travers la végétation qui recouvrait ce qui était censé être une piste. Il transpirait abondamment et sa chemise lui collait à la peau. Il se répéta qu’il les avait avertis du danger qu’ils couraient en l’accompagnant. On ne pouvait pas dire qu’il ne les avait pas prévenus.

Ils avaient entendu parler de lui, entendu dire qu’il était un saint, que sa venue sur Cleech était dictée par des motifs charitables.

« Pour ce qui est de ce dernier détail, vous avez raison avait-il dit, mais n’allez pas vous imaginer que grâce à moi vous vous ferez bien voir Là-Haut. »

Ils avaient ri. Non, il lui faudrait quelqu’un pour le protéger des animaux et lui servir de guide.

« Ridicule ! Montrez-moi la bonne direction et j’y arriverai, avait-il rétorqué. Vous allez courir un plus grand danger en ma compagnie que si vous faisiez le chemin tout seuls. » Ils n’avaient rien voulu entendre. Il avait soupiré.

« Soit. Dans ce cas, laissez-moi dans un coin où je pourrai être absolument seul pendant vingt-quatre heures. Je vais perdre un temps précieux, un temps que je ne puis vraiment me permettre de gaspiller au point où nous en sommes. Mais je dois essayer de vous protéger si vous ne voulez pas m’aider autrement. »

Ils avaient accédé à son désir, et ils avaient dansé de joie à l’idée de participer à cette grande aventure. Heidel von Hymack, le Saint aux yeux verts venu des étoiles, allait de toute évidence prier pour assurer leur sécurité et le succès de l’expédition.

Deux ou trois jours de marche, lui avaient-ils dit. Alors il avait essayé de forcer la catharsis afin de pouvoir se mettre en route au plus tôt. Une enfant se mourait à Italbar et il en était à mesurer les minutes selon ce qui lui restait de vie.

La Dame Bleue lui avait dit d’attendre, mais il pensait à ce souffle hésitant, aux contractions d’un gros cœur jadis si petit.

Il s’était mis en route au bout de quinze heures, et ce faisant il avait commis une erreur.

La fièvre de deux de ses compagnons de route était passée inaperçue en raison de la fatigue et de la chaleur excessive de la forêt. Ils étaient morts dans l’après-midi du deuxième jour. Il n’avait pu reconnaître laquelle des multiples maladies possibles les avait frappés, et à vrai dire, il n’avait pas fait un gros effort dans ce sens. Une fois un homme mort, il considérait le comment de la chose comme une question purement académique. De plus, son désir de faire vite était tel qu’il avait été jusqu’à s’irriter de la brève cérémonie que les autres avaient tenu à célébrer avant d’enterrer leurs compagnons. Son impatience avait redoublé le lendemain matin lorsque deux des sept hommes qui restaient ne s’étaient pas réveillés et qu’il avait dû assister de nouveau au même rituel. Il avait juré en d’autres langues tout en aidant à creuser les tombes.

Les rieurs sans visage – car c’est ainsi qu’il les avait surnommés – ne riaient plus guère et arboraient des physionomies fort expressives. Leurs petits yeux rouges écarquillés en permanence tressaillaient au moindre bruit. Les six doigts de leurs mains tremblaient se tordaient et craquaient nerveusement. Maintenant ils commençaient à comprendre. Maintenant il était trop tard.

Deux ou trois jours à peine… Cela faisait trois jours qu’ils marchaient, et aucune chaîne de montagnes n’était en vue.

« Glay, où sont les montagnes ? demanda-t-il à celui qui toussait. Où est Italbar ? »

Glay haussa les épaules et tendit le doigt devant lui.

Le soleil, une immense boule jaune, était presque invisible de la piste. Sa lumière filtrait à travers les feuilles étoilées, mais chaque recoin qu’elle laissait dans l’ombre était la proie de l’humidité ou des champignons. De petits animaux ou de gros insectes – il n’aurait su dire au juste – détalaient devant eux, les suivaient à distance, faisaient bruire les fourrés et frémir les branchages. Les animaux plus gros contre lesquels on l’avait mis en garde ne se montraient pas, bien qu’il entendît leurs sifflements, leurs ululements, leurs aboiements dans le lointain. De temps à autre, quelque chose de colossal passait non loin d’eux dans un grand fracas de branches cassées.

Il ne pouvait s’empêcher de méditer sur l’ironie de la chose. Venu pour sauver une vie humaine, il avait déjà provoqué la mort de quatre personnes.

« Madame, vous aviez raison », marmonna-t-il en pensant au rêve qu’il avait fait.

Ce fut environ une heure plus tard que Glay s’écroula, terrassé par une quinte de toux ; son teint habituellement olivâtre avait pris la couleur du feuillage qui les entourait. Heidel s’approcha de lui et identifia les symptômes. Avec plusieurs jours de préparation, il aurait peut-être pu le sauver. Il avait échoué avec les autres parce que sa propre catharsis n’était pas achevée. L’équilibre nécessaire lui avait fait défaut. À l’instant même où il avait posé les yeux sur sa première victime involontaire, il avait su que tous les neuf allaient mourir sous peu. Il aida Glay à s’installer confortablement, le dos calé contre un arbre avec son sac en guise d’oreiller, et lui donna de l’eau qu’il but à longs traits. Heidel jeta un coup d’œil furtif à son chrono. « Entre dix minutes et une heure et demie à attendre », se dit-il.

Il soupira et alluma un cigare. Il avait un goût infect. L’humidité l’avait déjà attaqué depuis longtemps, et de toute évidence, les moisissures de Cleech n’avaient rien contre la nicotine. Le petit monticule verdâtre qui s’enflamma brièvement au bout de son cigare dégagea une odeur qui rappelait celle du soufre.

Glay leva les yeux vers lui. Un regard accusateur aurait été dans l’ordre des choses.

Au lieu de cela : « Merci, Heidel, dit-il. Merci de nous avoir donné l’occasion d’être à vos côtés dans cette entreprise. » Et il sourit.

Heidel lui essuya le front. Moins d’une demi-heure plus tard, Glay était mort.

Cette fois il ne grommela pas pendant l’enterrement, mais étudia les visages des quatre survivants. Ils arboraient tous les quatre la même expression. Ils s’étaient embarqués dans cette aventure comme s’il s’agissait d’une partie de plaisir. Puis la situation avait changé et ils l’avaient acceptée – non par fatalisme, apparemment, car leurs sombres visages étaient empreints d’allégresse. Et pourtant, tous savaient, cela ne faisait aucun doute. Tous savaient qu’ils mourraient avant d’avoir atteint Italbar.

Comme tout un chacun il appréciait les récits de nobles sacrifices. Mais des morts futiles !… L’avoir suivi sans raison. Il savait – et il était convaincu qu’eux aussi savaient – qu’il aurait fort bien pu atteindre Italbar par ses propres moyens. Tout au long du chemin, ils n’avaient rien fait que marcher à ses côtés. Il n’y avait pas eu de bêtes féroces à repousser ; la piste s’était révélée facile à suivre. Ç’aurait été agréable de n’être qu’un géologue anonyme, comme il l’avait été ce jour-là…

Deux de ses compagnons moururent après le déjeuner, qui fut frugal. Dieu merci, ils furent emportés par une fièvre de maal. Inconnue jusque-là sur Cleech elle provoque une crise cardiaque subite et convulse les traits des victimes en un sourire béat.

Les malheureux gardèrent tous deux les yeux ouverts dans la mort. Heidel leur ferma lui-même les paupières.

Ils répétèrent une fois de plus leur cérémonial, et Heidel ne tenta pas de les arrêter lorsqu’il vit qu’ils creusaient quatre tombes au lieu de deux. Il leur prêta main-forte, puis s’installa avec eux dans l’attente. Celle-ci ne devait pas s’avérer bien longue.

Lorsqu’il eut terminé, il mit une fois de plus sac au dos et poursuivit son chemin. Il ne se retourna pas, mais dans son imagination, il voyait les monticules qu’il laissait derrière lui. Impossible de ne pas faire le rapprochement qui s’imposait, évident et macabre : la piste, c’était sa vie. Les tombes symbolisaient les centaines – non, probablement les milliers – de cadavres qu’il avait laissés derrière lui. À son contact, les hommes mouraient. Son haleine rayait des villes entières de la carte. Là où son ombre se posait, il ne restait parfois plus rien.

Et pourtant il avait la faculté de délivrer du mal. C’était précisément dans ce but qu’il marchait à présent droit devant lui sur la piste qui montait en pente douce. Cette particularité l’avait rendu célèbre, bien qu’on ne le connût que sous le nom de H.

La journée semblait plus lumineuse, bien que l’après-midi fût déjà bien entamé. Cherchant à élucider ce mystère, il leva les yeux et s’aperçut que les arbres devenaient plus petits et leur feuillage plus clairsemé. Le sol était davantage exposé aux rayons du soleil, et il y avait même des fleurs, rouges et mauves, duvetées et auréolées d’or et de jaune clair, dansant au bout de leurs tiges que la brise faisait osciller autour de lui. La pente se fit plus abrupte, mais les herbes qui s’agrippaient auparavant à ses chevilles avaient diminué de longueur et les petits animaux qui détalaient à son approche avec force piaillements se faisaient plus rares.

Au bout d’une demi-heure environ il fut en mesure de voir beaucoup plus loin qu’il n’en avait eu l’occasion jusque-là. Devant lui s’étendaient cent mètres de terrain découvert et baigné de lumière. Une fois cette distance franchie il rencontra la première véritable brèche dans le plafond vivant qui le surplombait et y aperçut un immense lac vert pâle – le ciel. Moins de dix minutes plus tard, il marchait sur un terrain découvert et put se retourner pour contempler la houleuse mer de branchages sous laquelle il était passé. Devant lui, à quatre cents mètres en contre-haut, se trouvait ce qui semblait être le sommet de la colline qu’il gravissait depuis quelque temps déjà sans s’en rendre compte. De petits nuages couleur de jade le coiffaient il s’en approcha en contournant de gros blocs de rocher.

Une fois parvenu sur cette éminence, il put voir ce qu’il devina être la dernière étape de son voyage. Il y avait une descente de plusieurs dizaines de mètres, une heure de marche à travers un vallon relativement plat qui allait en remontant vers le versant opposé, puis une ascension abrupte jusqu’au sommet d’une colline élevée ou d’une petite montagne. Il se reposa, mâchonna quelques rations, se désaltéra, se remit en marche.

La traversée du vallon se déroula sans incident, mais il se tailla un bâton de marche avant d’attaquer l’ascension.

L’air se rafraîchissait au fur et à mesure qu’il montait, et la journée tirait à sa fin. À mi-pente, il commença à s’essouffler et à souffrir de courbatures dues à l’effort qu’il fournissait – effort qui s’ajoutait aux épreuves de la veille. En se retournant, il pouvait à présent embrasser du regard un large panorama où le feuillage des arbres formait comme une vaste plaine s’étendant sous un ciel de plus en plus sombre dans lequel tournaient quelques oiseaux.

Il fit des pauses plus fréquentes en se rapprochant du sommet, et au bout d’un moment il aperçut la première étoile du soir.

Un dernier effort, et il prit pied sur la large crête qui surmontait cette longue éminence rocheuse de couleur grise. À présent, la nuit était tombée. Cleech n’avait pas de lunes, mais les principales étoiles brillaient toutes avec l’éclat d’une torche vue à travers le prisme d’un cristal, et derrière elles des myriades d’étoiles plus petites bouillonnaient comme de l’écume. Le ciel nocturne était un espace bleu inondé de lumière.

Il franchit la distance qui le séparait du bord en suivant la piste des yeux, et ce fut une mer de lumière, et d’innombrables silhouettes sombres qui ne pouvaient être que des maisons, des immeubles, des véhicules de surface en mouvement. « Deux heures », se dit-il, et il pourrait se promener dans ces rues se mêler aux habitants de la paisible Italbar, entrer peut-être dans quelque auberge accueillante pour y savourer un bon repas, y prendre un verre, faire un brin de causette avec un ami de rencontre. Puis il détourna les yeux et pensa au chemin qu’il avait parcouru. C’était hors de question, et il le savait. Mais cette vision d’Italbar étendue à ses pieds allait rester ancrée dans sa mémoire jusqu’à la fin de sa vie.

S’écartant un peu du sentier, il trouva un endroit plat où installer son sac de couchage. Il se força à manger autant de nourriture et à boire autant d’eau que son estomac pouvait en contenir en préparation de ce qui l’attendait.

Il passa un peigne dans ses cheveux et dans sa barbe, satisfit ses besoins naturels se déshabilla, enterra ses vêtements et se glissa dans son sac de couchage.

Il s’étendit de toute la longueur de son mètre quatre-vingts, allongea les bras, et les pressa fermement contre lui, serra les dents, regarda un moment les étoiles, ferma les yeux.

Au bout de quelque temps, son visage se détendit et sa mâchoire se relâcha. Sa tête roula sur la gauche. Sa respiration se fit plus lourde, ralentit, sembla s’arrêter tout à fait, reprit beaucoup plus tard, très lentement.

Lorsque sa tête roula vers la droite, son visage semblait avoir été laqué, comme si on y avait appliqué un masque de verre épousant chacun de ses contours. Puis la sueur commença à couler et des gouttelettes allèrent se loger dans sa barbe où elles scintillèrent comme des perles. Son visage s’assombrit. Il devint cramoisi, puis violet, et sa bouche s’ouvrit et sa langue pendit et il se mit à respirer par grandes aspirations spasmodiques tandis que la salive coulait des commissures de ses lèvres.

Son corps fut secoué de tremblements convulsifs ; il se roula en boule et commença à trembler comme une feuille ; par deux fois ses yeux s’ouvrirent subitement, sans rien voir, pour ne se refermer que très lentement. L’écume lui monta aux lèvres et il laissa échapper un gémissement sourd. Un mince filet de sang coula de son nez et alla se coaguler sur sa moustache. Il grommelait périodiquement. Puis son corps se contracta pendant un assez long moment se détendit finalement jusqu’à la convulsion suivante.

 

La brume bleutée dissimulait ses pieds, ondoyait autour de lui comme s’il marchait dans des flocons de neige dix fois plus légers que ceux qu’il lui avait jamais été donné de voir. Elle formait des volutes qui s’enroulaient sur elles-mêmes, s’étiraient, se disloquaient et se reformaient. Il ne faisait ni froid ni chaud. Il n’y avait pas d’étoiles, seulement une lune bleu pâle qui restait suspendue, immobile, dans ce royaume de l’éternel crépuscule. Des massifs de roses indigo s’étendaient à sa gauche, et à sa droite se dressait un amas de rochers bleus.

Contournant les rochers, il se trouva devant l’escalier montant, aux marches basses. Étroit tout d’abord, il allait en s’élargissant jusqu’à ce que ses limites fussent hors de vue d’un côté comme de l’autre. Il le gravit, se déplaçant dans un néant bleuté.

Il entra dans le jardin.

Il y avait des plantes de toutes les nuances et de toutes les teintes possibles de bleu, des vignes grimpantes, sur ce qui aurait pu être des murs – quoiqu’elles formassent un rideau trop dense pour qu’il pût le dire avec certitude – et des bancs en pierre disposés comme au hasard.

Ici aussi des écharpes de brume flottaient en se déplaçant lentement, presque imperceptiblement. Il entendit des oiseaux chanter dans les airs et dans la vigne vierge.

Il s’enfonça dans le jardin, passant à intervalles irréguliers devant de gros blocs de pierre qui étincelaient comme du quartz poli. De petits arcs-en-ciel dansaient autour des rochers et des nuées de gros papillons bleus semblaient attirés par la lumière. Ils grouillaient en essaim compact, décrivaient des arabesques dans les airs, se posaient l’espace d’un instant, reprenaient leur vol.

Loin devant lui, il aperçut une forme à peine discernable, si colossale qu’il n’en aurait pas cru ses yeux s’il avait possédé cette faculté critique qui engendre le doute.

C’était une silhouette de femme qu’il voyait, à moitié dissimulée par les volutes de brume bleue, une femme dont la chevelure noire aux reflets bleutés balayait les deux jusqu’aux plus lointains horizons, une femme dont il ne pouvait que deviner les yeux, comme si elle était en train de l’observer de toutes les directions, tandis que son aura et ses contours partiellement estompés étaient, il le savait, l’anima du monde. C’est alors qu’il fut envahi d’un sentiment de très grande puissance et de très grande contrainte.

Lorsqu’il s’approcha de cet endroit du jardin, elle disparut. Le sentiment de sa présence persista.

Il aperçut un kiosque en pierre bleue derrière de hauts buissons. La lumière baissait au fur et à mesure qu’il s’en approchait, et en entrant il se rendit compte une fois de plus avec regret qu’il n’aurait que la vision fugace d’un sourire, d’une paupière frémissante, du lobe d’une oreille, d’une mèche de cheveux, du chatoiement bleuté des rayons de lune sur un avant-bras ou sur une épaule mouvante. Jamais il n’avait pu – et il avait le sentiment que jamais il ne pourrait – regarder son visage tout entier et le décrire comme un tout.

— Heidel von Hymack, s’entendit-il non pas dire, mais chuchoter d’une façon qui rendait la voix infiniment plus présente.

— Madame…

— Tu n’as tenu aucun compte de mes avertissements. Tu t’es mis en route trop tôt.

— Je sais, je sais… Quand je suis éveillé vous semblez irréelle, tout comme cet autre endroit, là-bas, me semble en ce moment n’avoir existé que dans un rêve.

Il entendit son rire soyeux.

— Tu as le meilleur de deux mondes, sais-tu, lui dit-elle. Peu d’hommes peuvent se flatter d’avoir joui d’un tel privilège. Tandis que tu es ici, auprès de moi, dans cette agréable charmille, ton corps est en proie aux symptômes extrêmes des maladies les plus terribles. Quand tu t’éveilleras là-bas, tu seras de nouveau remis à neuf et réunifié.

— Pour quelque temps, dit-il en s’asseyant sur un banc en pierre qui courait le long d’un mur et en s’adossant à la fraîcheur rugueuse de la pierre.

— … Et quand ce moment de fraîcheur aura passé, tu pourras revenir ici dès que tu le voudras… (était-ce un effet provoqué par les rayons de lune ou une vision fugitive de ses yeux ô combien noirs ? se demanda-t-il)… pour être régénéré.

— Oui, acquiesça-t-il. Que se passe-t-il ici pendant que je suis là-bas ?

Il la sentit lui effleurer la joue du bout des doigts. Une vague de béatitude le submergea.

— N’es-tu point plus heureux quand tu es auprès de moi ? s’enquit-elle.

— Si. Myra-oarym, et il tourna la tête pour lui embrasser le bout des doigts. Mais il n’y a pas que les maladies qui semblent rester là-bas lorsque je viens ici ; il y a des choses qui devraient être dans ma tête. Je… je ne me rappelle plus.

— Les choses sont comme elles devraient être, Dra von Hymack. Cette fois, tu dois rester avec moi jusqu’à ce que tu sois totalement remis à neuf, car les fluides de ton corps doivent être en parfait équilibre pour qu’en retournant là-bas tu puisses faire ce qu’on attend de toi. Comme tu le sais, tu peux quitter cet endroit quand bon te semble. Mais cette fois je ne saurais trop te recommander d’attendre que je t’y invite.

— Cette fois, j’attendrai, Madame. Dites-moi des choses.

— Quelles choses, mon enfant ?

— Je… j’essaie de trouver quoi. Je…

— N’essaie pas trop. Tes efforts se révéleraient vains…

— Deiba ! C’est une des choses que je cherchais. Parlez-moi de Deiba.

— Il n’y a rien à en dire, Dra. C’est un tout petit monde dans un coin perdu de la galaxie. Il n’a rien de spécial.

— Et pourtant si. J’en suis certain. N’y aurait-il pas une chapelle ?… Oui, sur un haut plateau. Elle est entourée d’une ville en ruine. La chapelle est souterraine, n’est-ce pas ?

— L’univers pullule d’endroits pareils.

— Mais celui-là est spécial. N’est-ce pas ?

— Oui, fils de Terra, il l’est, d’une façon étrange et un peu triste. Il n’y a qu’un homme de ta race qui ait jamais trouvé un accommodement avec ce que tu as rencontré là-bas.

— Qu’est-ce que c’était ?

— Non, dit-elle, et elle le toucha à nouveau.

Il entendit alors de la musique, simple et douce, et elle commença à chanter pour lui. Il ne percevait pas – ou du moins ne comprenait pas les paroles qu’elle chantait ; mais la brume bleue l’enveloppa, mouvante, et il y eut des parfums, des brises, une sorte d’extase tranquille, et quand il la regarda à nouveau, il n’y avait plus de questions à poser.

 

Le Dr Larmon Pels se mit sur orbite autour de la planète Lavona et transmit un message à la Centrale Médicale, un message à la Centrale d’Immigration et de Naturalisation, et un message à la Centrale des Statistiques Vitales. Puis il croisa les mains, et attendit.

Il n’avait rien d’autre à faire que croiser les mains. Il ne mangeait pas, ne buvait pas, ne fumait pas, ne respirait pas, ne dormait pas, ne déféquait pas, ne connaissait pas la tentation de la chair. De fait, il n’avait pas de pouls. Divers agents chimiques très puissants qui lui avaient été administrés étaient la seule chose qui préservait le Dr Pels de la putréfaction.

Son fonctionnement en tant qu’être humain était dû, en revanche, à plusieurs facteurs.

L’un deux était la présence dans son corps d’un générateur énergétique miniaturisé qui lui permettait de se mouvoir sans gaspiller sa propre réserve d’énergie (bien qu’il ne descendît jamais à la surface d’une planète, car ses mouvements à dynamique très faible auraient alors été instantanément subjugués, ce qui l’aurait transformé en une statue vivante qu’on aurait pu intituler « Effondrement ! »). Ce système, qui alimentait son cerveau en énergie, provoquait également une stimulation nerveuse suffisante pour que ses processus cérébraux fonctionnent en permanence.

Assigné à résidence dans les espaces sidéraux, et réfléchissant sans interruption – tel était donc le sort du Dr Pels, un exilé des mondes de la vie, un nomade, un homme qui cherchait, un homme qui attendait – d’après des critères normaux, un mort en mouvement.

L’autre facteur qui lui permettait de fonctionner n’était pas aussi tangible que son système de survie physique. Son corps ayant été congelé quelques secondes avant que ne survienne l’état de mort clinique, ce ne fut que quelques jours plus tard que lecture fut donnée de son testament. Puisqu’un homme congelé « ne jouit pas du même statut qu’un homme mort » (Herms v. Herms, 18, 777C., n° Civil 187-3424), il peut « disposer de ses biens au moyen de déclarations d’intention antérieures à sa congélation, ce en quoi il est assimilé à un homme qui dort » (Nyes et al. v. Nyes, 794C., n° Civil 14-187-B). C’est ainsi que malgré les protestations de plusieurs générations de descendants bien intentionnés, tous les biens mobiliers et immobiliers du Dr Pels avaient été convertis en liquidités – liquidités qui avaient servi à acheter un vaisseau-bulle à rayon d’action interstellaire équipé d’un laboratoire complet, et à faire passer le Dr Pels lui-même de l’état d’inertie glacée à celui de frisquette mobilité. Tout cela parce que, plutôt que d’attendre dans une nuit sans rêves le traitement tant-espéré-mais-peut-être-introuvable qui l’aurait guéri de sa propre maladie il avait décidé que l’idée de rester indéfiniment à quelque dix secondes de sa mort ne le troublait pas outre mesure pourvu qu’il pût poursuivre ses recherches. » Après tout, avait-il dit un jour, pensez à tous les gens qui en ce moment même sont à dix secondes de la mort et n’en ont même pas conscience de sorte qu’ils peuvent être tentés de se lancer dans l’entreprise à laquelle ils tiennent le plus. » L’entreprise à laquelle le Dr Pels tenait le plus était la pathologie – et du type le plus exotique qui soit. Il n’hésitait pas à traverser la moitié de la galaxie pour retrouver les origines d’une nouvelle maladie. Au fil des décennies, il avait publié de brillants articles, trouvé des remèdes révolutionnaires, écrit des manuels, donné des cours de médecine depuis son laboratoire orbital.

 

Les Nations Dyarchiques et leurs Corps Alliés, ainsi que les Ligues Combinées avaient toutes deux envisagé de lui décerner leur prix de médecine (le bruit courait que chacune d’elles y avait renoncé au dernier moment de peur que l’autre ne le fasse) et lui avaient donné libre accès aux banques d’informations médicales de pratiquement toutes les planètes civilisées qu’il visitait. On lui transmettait également tous les renseignements extramédicaux qu’il désirait obtenir.

Planant au-dessus de ses tables de laboratoires, hâve, glabre, son grand corps de deux mètres de long d’une pâleur cireuse, ses doigts longs et maigres réglant la hauteur d’une flamme, inclinant une ampoule à doseur vers une chambre de dépression, ou faisant un de ces nombreux gestes qui lui permettaient d’étudier les mille visages différents de la mort, le Dr Pels avait à un degré insoupçonnable ce qu’on appelle le physique de l’emploi. Bien qu’il ne se livrât à aucune de ces activités quotidiennes qui permettent aux simples mortels de vivre, le Dr Pels avait cependant une deuxième source de plaisir en plus de son travail. Il écoutait de la musique où qu’il allât. De la musique légère, de la musique profonde ; il en était entouré en permanence. Son corps engourdi la sentait, qu’il l’écoutât ou non. Il se peut que d’une certaine façon elle ait remplacé les battements du cœur, la respiration, et tous les autres petits bruits et sensations corporels que la plupart des hommes considèrent comme allant de soi. Quelle qu’en fût la raison, il y avait bien des années que ce flot de musique ne s’était pas interrompu.

C’est donc en musique et les mains croisées qu’il attendait. Une seule fois il regarda brièvement Lavona qui le surplombait, belle comme un tigre dans la nuit avec sa robe noire et mordorée, puis il tourna ses pensées vers d’autres sujets de méditation.

Pendant vingt ans il avait été aux prises avec une certaine maladie. Ayant constaté qu’il n’était guère plus avancé que lorsqu’il avait commencé, il avait décidé d’aborder le problème selon un angle complètement différent : trouver le seul être humain qui y avait survécu et tâcher de comprendre pourquoi.

C’est avec cette intention que le Dr Pels avait mis le cap sur le noyau des Ligues Combinées : Solon, Élisabeth et Lincoln, les trois mondes artificiels crées par Sandow lui-même et tournant autour de l’Étoile de Kwole – où il pourrait consulter l’ordinateur Panopath pour obtenir des renseignements concernant l’endroit où se trouvait l’homme qu’on surnommait H, et dont il avait récemment établi l’identité. Les renseignements qu’il cherchait devaient s’y trouver, quoiqu’il fût pratiquement le seul à savoir quelles questions poser à l’ordinateur.

Le Dr Pels s’arrêtait en chemin, toutefois, pour enquêter sur différentes planètes. La perte de temps serait amplement compensée s’il arrivait à repérer de cette manière l’homme qu’il cherchait. Une fois qu’il atteindrait SEL, il lui faudrait peut-être attendre un an avant d’avoir accès au Panopath, étant donné que les grands projets du ministère de la Santé étaient automatiquement prioritaires.

C’est pourquoi il gagnait SEL, noyau des Ligues Combinées, par le chemin des écoliers, enveloppé de concerti ses appareils à analyser la mort prêts à l’emploi. Il ne pensait pas devoir attendre d’être à SEL, le terme de son voyage. D’après le peu qu’il avait appris au cours de ses vingt ans de combat contre le khurr mwalakharan, la fièvre de Deiba, il était certain de reconnaître comme des symptômes les signes auxquels un autre n’attacherait pas plus d’importance qu’à des phénomènes isolés. Il était tout aussi certain que ces symptômes lui permettraient de repérer l’homme qu’il cherchait, et qu’il parviendrait à tirer de cet homme l’arme qui abattrait une nouvelle incarnation de la mort.

À dix secondes de l’éternité, le Dr Pels eut un sourire qui découvrit deux rangées de dents très blanches au-dessus de ses phalanges décharnées tandis que le rythme de la musique devenait plus rapide. Bientôt il aurait la réponse du tigre dans la nuit.

 

Lorsqu’il se réveilla, son chrono lui apprit que deux journées et demie s’étaient écoulées. Il se dressa sur son séant, saisit l’une des gourdes et se mit à boire de l’eau. Il avait toujours terriblement soif après le coma de catharsis. Une fois qu’il eut étanché sa soif, toutefois, il se sentit en pleine forme ; il se sentait vibrer au même diapason que tout ce qui l’entourait. Cet équilibre, une fois atteint se maintenait généralement pendant plusieurs jours.

Ce ne fut qu’après avoir bu pendant de longues minutes qu’il s’aperçut que la matinée était chaude et ensoleillée.

Rapidement il fit une toilette sommaire avec un mouchoir et l’eau de la gourde. Puis il revêtit des habits propres, replia son sac de couchage, reprit son bâton, se dirigea vers le sentier.

La descente fut aisée, et il sifflota tout en marchant. La laborieuse traversée de la jungle semblait être arrivée à quelqu’un d’autre, à une autre époque. En moins d’une heure, il atteignit un sol horizontal. Peu après, il commença à rencontrer des habitations. Elles se faisaient plus nombreuses au fur et à mesure qu’il avançait. Avant même qu’il ait eu le temps de s’en apercevoir, il parcourait la rue principale de la petite ville.

Il demanda à la première personne qu’il rencontra où se trouvait l’hôpital. Lorsqu’il tenta sa chance dans la deuxième langue principale de la planète, il obtint une réponse et non plus un haussement d’épaules. Deux pâtés de maisons. Aucun problème.

En approchant de l’immeuble de huit étages, il sortit une mince lamelle de cristal d’un étui qu’il portait. En la passant dans leur banque médicale, les médecins sauraient tout ce qu’ils avaient besoin de savoir sur Heidel von Hymack.

Lorsqu’il pénétra dans la salle d’attente enfumée et jonchée de périodiques, il n’eut pas besoin de décliner aussitôt son identité. La préposée à la réception, une brune entre deux âges habillée d’une espèce de robe argentée sans manches et serrée à la taille par une ceinture, avait bondi sur ses pieds et se dirigeait à sa rencontre. Elle portait une amulette indigène d’aspect très exotique.

— Monsieur H ! s’exclama-t-elle. Nous nous sommes fait un sang d’encre ! Il y a eu des rapports comme quoi…

— La petite fille ?

— Luci est toujours en vie, grâce aux dieux. On nous a dit que vous étiez en route pour venir ici, puis on a perdu le contact, et…

— Amenez-moi auprès de son médecin tout de suite. Les trois autres occupants de la salle d’attente – deux hommes et une femme – le dévisagèrent.

— Un moment.

Elle retourna derrière son bureau, actionna des boutons et parla dans un interphone.

— Veuillez envoyer quelqu’un à la réception pour chercher monsieur H, dit-elle. (Puis, se tournant vers lui :) Vous ne voulez pas vous asseoir en attendant ?

— Non, je préfère rester debout.

Puis elle le dévisagea à nouveau, et ses yeux bleus le mirent curieusement mal à l’aise.

— Que vous est-il arrivé ? demanda-t-elle.

— Chute de tension dans plusieurs circuits, dit-il en détournant les yeux. J’ai dû me poser sur le ventre et faire le reste du chemin à pied.

— C’était loin ?

— Encore assez.

— Après tout ce temps sans nouvelles de vous, on pensait que…

— Il m’a fallu prendre quelques précautions d’ordre médical avant de pouvoir entrer dans votre ville.

— Je vois, dit-elle. Nous sommes tellement soulagés que vous vous en soyez tiré. J’espère que…

— Moi aussi, dit-il, en revoyant l’espace d’un instant les neuf tombes qu’il avait contribué à remplir.

Puis une porte située près du bureau s’ouvrit. Un homme âgé habillé de blanc entra, l’aperçut, se dirigea vers lui.

— Helman, dit-il en tendant la main. C’est moi qui soigne la petite Dorn.

— Alors vous aurez besoin de ceci, dit Heidel en lui tendant la lamelle de cristal.

Le médecin mesurait environ 1,65 mètre et avait un visage rubicond. Ce qui restait de sa chevelure poussait en mèches folles sur ses tempes. Heidel remarqua que, comme chez tous les médecins qu’il avait rencontrés, ses mains et ses ongles semblaient être ce qu’il y avait de plus propre dans toute la pièce. La main droite, qui portait un mince anneau curieusement tordu, alla agripper son biceps, et le pilota vers la porte.

— Tâchons de trouver un bureau où nous pourrons discuter du cas, disait-il.

— Je ne suis pas docteur en médecine, vous savez.

— Je ne savais pas. Mais ça n’a pas beaucoup d’importance si vous êtes H.

— Je suis bien H. Évidemment, je ne voudrais pas trop que cela se sache. Je…

— Je comprends, dit Helman en l’entraînant dans un large couloir. Nous ferons tout notre possible pour vous faciliter les choses, bien entendu.

Il arrêta un autre homme en blanc.

— Passez-moi ça dans la banque médicale, lui dit-il, et apportez-moi les résultats en salle 17.

« Entrez, je vous prie, dit-il à l’adresse de Heidel, et prenez un siège. »

Ils s’assirent devant une grande table de conférences ; Heidel attira vers lui un cendrier et sortit un cigare de la poche de sa veste. Il contempla le ciel vert à travers la baie vitrée. Près de la fenêtre, sur un socle, il y avait une statuette d’une cinquantaine de centimètres de haut représentant une déité locale en position accroupie, merveilleusement sculptée dans une matière de couleur crème.

— Votre cas me fascine, dit le médecin. Il a déjà fait couler tellement d’encre, que j’ai l’impression de vous connaître personnellement. Un anticorps ambulant, une source inépuisable de remèdes…

— Oui, enfin, si l’on veut, dit Heidel. Mais c’est une façon de voir les choses un peu simpliste. Avec une préparation adéquate, je peux guérir de pratiquement n’importe quelle maladie du moment que le patient n’a pas atteint un point de non-retour. D’un autre côté, mon état, comme vous dites, n’a pas que des avantages. Il serait peut-être plus conforme à la vérité de dire que je suis une source inépuisable de maladies que j’arrive à contrebalancer. À partir du moment où l’équilibre est atteint, je peux agir comme un agent guérisseur. Mais seulement à ce moment-là. Le reste du temps, je peux présenter un réel danger pour les autres.

Le Dr Helman arracha un fil noir à l’étoffe de sa manche et le déposa dans un cendrier. Le geste fit sourire Heidel qui se demanda ce que le docteur devait penser de son accoutrement.

— Mais a-t-on trouvé une explication quant au processus en question ?

— Personne n’a encore pu en donner une explication satisfaisante, dit Heidel en allumant enfin son cigare. On dirait que je trouve des maladies partout où je vais. Je les contracte, puis une sorte d’immunité naturelle semble me mettre à l’abri des symptômes les plus aigus, et je guéris. À compter de ce moment, lorsqu’un certain nombre de conditions sont réunies, un sérum fait avec mon sang s’avère efficace contre le même mal chez quelqu’un d’autre.

— Quelles sont, plus précisément, ces conditions, ces préparations dont vous parlez ?

— J’entre dans un état comateux, expliqua Heidel, que je peux provoquer à mon gré. Pendant ce temps, mon corps fait quelque chose qui semble le purifier. Cela peut prendre d’une demi-journée à plusieurs jours. On m’a dit (il fit une courte pause pour aspirer une bouffée de son cigare) on m’a dit que pendant ce laps de temps, mon corps est soumis aux symptômes effrayants de toutes les maladies que je porte en moi. Je ne sais pas. Je n’en garde jamais aucun souvenir. Et je dois être absolument seul pendant tout ce temps, car mes maladies deviennent alors très contagieuses.

— Vos habits…

— Je me dévêts au préalable. Je suis absolument nu lorsque je me réveille. Ensuite, je mets des vêtements propres.

— Combien de temps ce… cet « équilibre » dure-t-il ?

— Deux jours en moyenne. Ensuite je reviens lentement au point de départ. Une fois que l’équilibre est détruit je reviens progressivement dangereux. Je suis un porteur de maladies jusqu’au prochain coma de catharsis.

— Quand avez-vous été dans le coma pour la dernière fois ?

— Je viens de me réveiller il y a quelques heures. Je n’ai rien mangé depuis. Cela semble parfois prolonger la période de sécurité.

— Vous n’avez pas faim, après tout ce temps ?

— Non. En fait, je me sens très fort – je dirais même puissant – mais il m’arrive d’avoir très soif. De fait, c’est le cas en ce moment même.

— Il y a un refroidisseur d’eau dans la pièce à côté, dit Helman en se levant. Je vais vous montrer.

Heidel posa son cigare sur le rebord du cendrier et se leva.

Au moment où ils franchissaient la porte latérale, l’homme à qui Helman s’était adressé quelques minutes plus tôt entra en tenant à la main une liasse de cristallogrammes et une petite enveloppe dont Heidel estima qu’elle devait contenir son cristal médicosignalétique. Le Dr Helman l’invita du geste à se servir du refroidisseur d’eau, et lorsque Heidel eut acquiescé d’un signe de tête, il regagna la pièce d’où ils venaient.

Heidel commença à remplir et à vider méthodiquement un petit gobelet en carton. Ce faisant il remarqua le petit signe porte-bonheur strantrien qui était peint sur le côté du refroidisseur.

Il en était à son quinzième ou vingtième gobelet lorsque le Dr Helman entra. Il tenait les fiches à la main. En tendant l’enveloppe à Heidel il dit :

— Il vaudrait mieux qu’on vous fasse votre prise de sang dès maintenant. Si vous voulez bien me suivre au laboratoire.

Heidel opina de la tête, jeta le gobelet, rangea le cristal dans son étui.

Il quitta la pièce à la suite du médecin et l’accompagna jusqu’à un ascenseur d’un modèle assez ancien.

— Six, dit le médecin à l’adresse du mur, et l’ascenseur ferma sa porte et commença à monter.

« Les renseignements fournis par ces fiches sont étranges, dit-il au bout d’un moment en agitant les papiers qu’il tenait à la main.

— Oui, je sais.

— Si j’en crois les informations qu’elles contiennent, le simple fait d’être près de vous après un coma peut souvent se traduire par un arrêt dans la progression de la maladie et par sa rémission totale.

Heidel se tritura le lobe de l’oreille et fixa l’extrémité de ses bottes.

— C’est exact, dit-il enfin. Je ne vous en ai pas parlé parce que ça a un arrière-goût de superstition ou de quelque chose comme ça, mais cela semble être effectivement le cas. L’utilisation de mon sang a au moins le mérite de fournir une explication quelque peu acceptable du point de vue scientifique. Je ne peux pas expliquer l’autre phénomène.

— Enfin, on s’en tiendra au sérum pour la petite Dorn dit Helman. Mais je me demande si après vous accepteriez de participer à une expérience ?

— Quel genre d’expérience ?

— Rendre visite à tous mes patients incurables, avec moi. Je vous présenterai comme un collègue. Puis vous échangerez quelques mots avec eux, à propos de n’importe quoi.

— Entendu. Je le ferai avec plaisir.

— Savez-vous ce qui se passera ?

— Cela dépendra de ce dont ils souffrent. Si c’est une maladie que j’ai déjà eue, il se peut qu’elle disparaisse. Si c’est quelque chose qui a entraîné de graves lésions organiques, leur état demeurera probablement inchangé.

— Vous vous êtes déjà livré à une expérience de ce type ?

— Oui, à de nombreuses reprises.

— Combien de maladies avez-vous contractées en tout ?

— Je ne sais pas. Je peux très bien en contracter une sans m’en apercevoir. Je ne sais pas ce que je porte en moi. Que vous vouliez me mettre en contact avec eux pour voir, comme ça, dit Heidel tandis que l’ascenseur s’immobilisait et que la porte s’ouvrait, c’est intéressant. Pourquoi ne pas injecter le sérum à tout le monde, maintenant que vous m’avez sous la main ?

Helman secoua la tête.

— Ces fiches ne me donnent que les maladies qu’il a réussi à guérir de façon indiscutable dans le passé. Alors je m’y fie – enfin, disons que je veux bien tenter l’expérience sur la petite Dorn. Mais aucun de mes autres patients incurables ne correspond à votre liste. Je ne veux pas prendre de risques inutiles.

— Mais vous êtes prêt à tenter l’expérience de la proximité physique ?

Helman haussa les épaules.

— Je suis très ouvert en ce qui concerne toutes ces questions, et cela ne comporterait aucun risque. Ça ne peut en tout cas pas leur faire de mal au point où ils en sont. Le labo se trouve au bout du couloir.

En attendant sa prise de sang, Heidel contempla la vue depuis la fenêtre du laboratoire. Dans la lumière de fin de matinée que le soleil géant projetait sur la ville, il ne compta pas moins de quatre églises, correspondant chacune à un culte différent, ainsi qu’un bâtiment à toit plat, dont la façade était recouverte de prières écrites et de rubans multicolores que les gens y avaient épinglés et qui ressemblait fort à celui qu’il avait vu au village de la vallée du Bart.

En se penchant en avant et en tournant la tête, les yeux plissés, il pouvait également distinguer les superstructures d’une chapelle péienne assez loin vers la droite. Il fit une grimace et se détourna de la fenêtre.

— Remontez votre manche, s’il vous plaît.

 

John Morwin jouait à Dieu.

Il tourna quelques boutons et prépara la genèse d’un monde. Doucement… La route vermeille du rocher à l’étoile va là. Oui. Attends. Pas encore…

Le jeune homme bougea près de lui sur le divan mais ne se réveilla pas. Morwin lui donna une bouffée de gaz supplémentaire et concentra toute son attention sur son travail. Il passa l’index sous le rebord du panier qui lui recouvrait la tête, pour ôter la transpiration et se gratter la tempe droite qui essuyait les attaques répétées d’une irritation sournoise. Il caressa sa barbe rousse et réfléchit.

Ça n’était pas encore ça. Cela ne correspondait pas tout à fait à ce que le garçon lui avait décrit. Il ferma les yeux et s’enfonça plus profondément dans le rêve du jeune homme étendu à côté de lui. Il prenait une direction qui lui parut être la bonne, mais l’émotion qu’il cherchait en était encore absente.

Il décida d’attendre, ouvrit les yeux et tourna la tête pour étudier la silhouette gracile du dormeur, ses vêtements luxueux, son visage mince et presque féminin recouvert lui aussi d’un panier semblable à celui qu’il portait et relié au sien par un écheveau de fils électriques, le col ouvragé de sa veste que faisait frémir le jet d’air chargé de gaz narcotique. Il fit une moue et plissa le front, non pas tant par désapprobation que par envie. Une des choses qu’il regrettait le plus dans la vie, c’était de n’avoir pas été élevé dans l’opulence, de n’avoir pas été choyé, gâté, transformé en dandy. Il avait toujours rêvé d’être un dandy, et maintenant qu’il pouvait se le permettre il s’apercevait qu’il lui manquait l’éducation qui lui aurait permis d’y parvenir.

Il se tourna pour contempler la sphère de cristal vide, d’un mètre de diamètre et pénétrée d’injecteurs en divers points de sa surface, qui était placée devant lui.

Poussez le bouton ad hoc et elle se remplira de particules effervescentes. Transférez la bonne séquence et elles resteront figées là à jamais…

Il fit une nouvelle incursion dans l’esprit du jeune dormeur. Le moment était venu d’utiliser des stimuli plus puissants que les suggestions qu’il avait employées jusque-là. Il manipula un interrupteur. Doucement, le garçon entendit alors le son de sa propre voix, enregistrée un peu plus tôt alors qu’il décrivait le rêve. Les images changèrent et au plus profond de l’esprit abandonné au rêve, il perçut le déclic du « déjà-vu », le sentiment d’adéquation, de désir exaucé.

Il appuya sur le bouton et les injecteurs entrèrent en action en sifflant. Au même moment, il abaissa la manette qui coupait la liaison entre son esprit et celui du fil de son client.

C’est alors qu’avec son exceptionnelle mémoire visuelle et l’aptitude télékinétique qu’il était le seul, parmi les rares êtres vivants possédant ce don, à savoir employer de cette façon, il projeta son esprit sur les particules qui bouillonnaient follement à l’intérieur de la sphère de cristal. Puis il propulsa l’instant clé du rêve qu’il venait d’arracher à l’esprit de son propriétaire, sa forme et sa couleur – le rêve d’un dormeur encore pénétré de l’exubérance et de l’émerveillement de l’enfance –, et là, dans la sphère, en écrasant un autre bouton, il le figea pour toujours. Encore un bouton, et les injecteurs se retirèrent. Encore un, et la sphère se trouva scellée de telle sorte que jamais plus on ne pourrait l’ouvrir sans détruire le rêve. Un interrupteur, et la voix enregistrée fut coupée net. Comme toujours, il découvrit à cet instant qu’il tremblait comme une feuille.

Une fois de plus il avait opéré le miracle.

Il abaissa la manette qui commandait les coussins d’air et ôta les supports, et la sphère resta suspendue dans le vide devant eux. Il abaissa la tenture de velours noir et alluma des projecteurs invisibles en les réglant de façon que leur rayon lumineux tombât sur la chose.

C’était un tableau assez effrayant : quelque chose qui tenait de l’homme et du serpent était enroulé autour d’un amas de roches orange qui faisait également partie de lui-même, et la chose se retournait pour regarder l’endroit où elle fusionnait avec le sol ; plus haut, le ciel était en partie encadré par l’arc d’un bras tendu ; une route vermeille allait d’un rocher à une étoile ; des gouttelettes perlaient comme des larmes sur le bras levé ; plus bas, des formes bleutées striaient l’espace.

John Morwin étudia son œuvre. Il l’avait vue par télépathie assistée, sculptée télékinétiquement, fixée par des moyens mécaniques. Il ignorait quel fantasme d’adolescent elle pouvait bien représenter, et à dire vrai il s’en moquait. Elle était là. Cela seul comptait. L’épuisement psychique qu’il ressentait, le sentiment d’exaltation qu’il ressentait, le plaisir qu’il ressentait en contemplant sa création suffisaient à le convaincre que c’était une réussite.

De temps à autre, il lui arrivait de se demander si ce qu’il faisait était réellement de l’art ou simplement la reproduction des fantasmes d’autrui. Certes, il possédait l’unique alliance de talent et de moyens matériels pour capturer un rêve, sans oublier une importante rétribution pour chaque opération. Mais il aimait à se considérer comme un artiste. Ne pouvant devenir un dandy, il s’était rabattu sur ce deuxième choix. Il avait décidé qu’un artiste était tout aussi égocentrique et excentrique, mais qu’étant donné sa tendance à vouloir se mettre dans la peau de ses semblables, il ne pouvait en user avec eux avec la même insouciance. Mais s’il n’était même pas un véritable artiste… Il secoua la tête pour s’éclaircir les idées et enleva le panier. Il se gratta la tempe droite.

Il avait reproduit des fantasmes sexuels, des rêves de sérénité, des cauchemars pour des monarques fous, des psychoses pour des psychanalystes. Ses œuvres n’avaient jamais suscité qu’admiration et louanges. Il espérait que ce n’était pas simplement parce qu’elles constituaient l’extériorisation des sentiments de ses clients qu’ils… Non, décidément. Le portrait était un art à part entière. Mais il se demandait ce que cela donnerait si un jour il pouvait reproduire son propre rêve.

Il se leva, alla débrancher et retirer les instruments qui encombraient Abse, le jeune homme. Puis il regagna sa console, prit sa pipe qui portait encore, gravé sur le fourneau, le vieil insigne de ralliement, la caressa du pouce, la bourra, l’alluma.

Il s’assit derrière l’adolescent après avoir actionné les servomécanismes qui amenaient lentement le divan du dormeur dans une position demi-couchée. Le décor était prêt. Il sourit au milieu d’un nuage de fumée et écouta la respiration régulière du jeune homme.

L’art de la mise en scène. Il était redevenu l’homme d’affaires, le vendeur exhibant sa marchandise. La première chose que verrait Abse en se réveillant serait l’objet savamment situé. Sa propre voix, venant de derrière le garçon, romprait alors le charme avec quelque remarque anodine ; la magie – brisée – de cet instant irait se loger au plus profond de son subconscient et resterait ainsi éternellement fixée dans sa mémoire. L’attrait de l’objet devait en principe s’en trouver rehaussé.

Une main qui bouge. Un léger toussotement. Un geste tout à coup figé et qui ne sera jamais achevé… Il laissa passer environ six secondes, puis il dit :

— Ça vous plaît ?

L’adolescent ne répondit pas immédiatement, mais lorsqu’il le fit, ce fut en des termes qui eussent semblé plus appropriés dans la bouche d’un enfant que dans celle du jeune homme blasé qui était entré dans son atelier. Finis, le mépris à peine déguisé, l’indifférence feinte, la docilité un peu insolente du gosse dont le père avait décidé qu’un rêve matérialisé serait le cadeau d’anniversaire idéal pour un fils qui n’avait plus grand-chose à désirer.

— C’est ça… dit-il. C’est ça !

— J’en déduis que vous êtes content ?

— Dieux du ciel !

Le garçon se leva et se dirigea vers la sphère. Il tendit lentement la main, mais ne la toucha pas :

— Content ? C’est fabuleux !

Il frissonna légèrement et resta silencieux quelque temps. Lorsqu’il se retourna, il souriait. Morwin lui rendit son sourire avec le coin gauche de sa bouche. Le garçon s’était repris.

— C’est fort intéressant, et il fit un geste nonchalant de la main sans se retourner. Faites-la livrer et envoyez la facture à mon père.

— Très bien.

Morwin se leva tandis qu’Abse se dirigeait vers la porte qui menait au bureau et vers la sortie. Il la maintint ouverte pour lui laisser le passage. Abse s’arrêta sur le seuil et le regarda droit dans les yeux pendant un moment. C’est alors, et seulement alors, qu’il posa de nouveau son regard sur le globe.

— Je… J’aurais voulu voir comment vous vous y êtes pris. C’est dommage qu’on n’ait pas pensé à enregistrer toute l’opération.

— Ça n’a rien de vraiment passionnant, dit Morwin.

— Non, sans doute. Enfin, je vous souhaite le bonjour.

Il ne fit pas mine de vouloir lui serrer la main.

— Et moi de même, dit Morwin en le regardant partir.

Oui ç’aurait été agréable d’être un enfant gâté. Encore un an ou deux et le garçon aurait appris… tout ce qu’il saurait jamais.

Alyshia Curt sa secrétaire-réceptionniste, émit un petit toussotement dans son alcôve située à côté de la porte. Se tenant des deux mains au chambranle, il se pencha à droite et la regarda.

— Salut, dit-il. Demandez à Jansen de l’emballer et de la livrer ; et envoyez la facture.

— Bien, monsieur, et elle l’invita d’une mimique à suivre la direction de son regard, ce qu’il fit.

— Coucou ! dit d’une voix atone l’homme qui était assis près de la fenêtre.

— Michael ! Qu’est-ce que tu fabriques ici ?

— J’avais envie d’une tasse de vrai café.

— Suis-moi dans l’atelier. J’en ai mis à chauffer.

L’homme se leva et se déplaça lentement, son corps massif, son uniforme clair, ses cheveux d’albinos rappelant pour la dixième fois à Morwin l’ère glaciaire et la lente progression d’un glacier. Ils passèrent dans l’atelier, et Morwin chercha deux tasses propres. Il les trouva, et lorsqu’il se retourna, il s’aperçut que Michael avait traversé tout l’atelier en silence pour contempler sa dernière création.

— Tu aimes ? demanda-t-il.

— Oui. C’est une de tes plus belles œuvres. C’est pour le jeune Arnitch ?

— Ouais.

— Qu’est-ce qu’il en pense ?

— Il a dit que ça lui plaisait.

— Hum.

Michael se détourna et s’approcha de la petite table sur laquelle Morwin prenait parfois ses repas.

Morwin versa deux tasses de café qu’ils burent à petites gorgées.

— La chasse au Lamaq va s’ouvrir cette semaine.

— Déjà, dit Morwin. Je n’ai pas vu les saisons passer cette année. Tu vas faire une sortie ?

— Je pensais y aller le week-end prochain. On pourrait filer en rase-mottes jusqu’à la Forêt Bleue, bivouaquer une ou deux nuits sur place, et en abattre quelques-uns.

— Ça m’a l’air d’être une bonne idée. Je suis de la partie. Il y aura d’autres gens, à part toi et moi ?

— Je pensais demander à Jorgen.

Morwin hocha la tête et tira une bouffée de sa pipe en cachant l’insigne avec son pouce. Jorgen, le géant de Rigel et Michael, originaire de Honsi, avaient fait partie du même équipage pendant la guerre. Quinze ans plus tôt, il aurait tiré à vue sur l’un comme sur l’autre. Maintenant, il les laissait marcher derrière lui avec des armes à la main. Maintenant, il mangeait, buvait, plaisantait avec eux, vendait ses œuvres à leurs compatriotes. Il sentait l’insigne de la Quatrième Flotte Stellaire des NADYA lui brûler le pouce. Il le serrait fort, un peu honteux de chercher à le dissimuler aux yeux du Honsien, mais incapable de le dévoiler. « Si nous avions gagné, la situation aurait été inversée, se dit-il, et personne n’aurait tenu grief à Michael de porter son fichu anneau de combat à l’envers ou sur une chaîne autour de son cou, hors de vue. Un homme doit vivre dans le milieu qui lui est le plus propice. Si j’étais resté dans les NADYA, je serais encore en train de bricoler avec des électrons pour un salaire de misère. »

— Combien de temps as-tu encore à tirer avant de prendre ta retraite ? demanda-t-il.

— Environ trois ans. J’ai encore le temps de rêver à ce que je vais en faire.

Michael se pencha en arrière et avec sa main droite sortit un journal de la poche de sa tunique.

— On dirait qu’un de tes amis a bien l’intention de ne jamais la prendre, sa retraite.

Morwin prit le journal et parcourut la page des yeux.

— À quoi fais-tu allusion ? demanda-t-il pour la forme.

— Deuxième colonne. À mi-page.

— Explosion sur Blanchen ? C’est ça ?

— Oui.

Il lut l’article lentement. Puis :

— Je ne vois pas très bien où tu veux en venir, dit-il tandis que quelque chose ressemblant à de la fierté montait en lui.